L'Arabian Panther aiguise ses griffes lors de son passage en Lorraine

Publié le par C.R

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A l'occasion de son concert jeudi dernier à l'Autre Canal (Nancy), la Plume Culturelle a rencontré Médine. Depuis la sortie de son premier album, le rappeur havrais monte au créneau pour partager sa vision de la société. La stigmatisation de la communauté musulmane et la dénonciation du climat ultra sécuritaire en France figurent parmi ses principaux combats. Rencontre avec un artiste, reconnu par ses pairs et par le public comme l'un des tout meilleurs rappeurs français du moment.

 

La Plume Culturelle : Après trois albums, deux hors-série, tout cela en moins de cinq ans, est-ce qu’on peut dire que Médine est un rappeur productif ?

Médine : J’espère bien. On essaye d’être productif au maximum, de ne pas se laisser abattre, de répondre aux invitations de nos confrères pour des compilations ...


LPC : Ton troisième album, « Arabian Panther » reste dans la lignée des précédents : un rap conscient, militant, mais toujours intelligent. Est-ce qu’aujourd’hui plus qu’en 2004 il faut encore rappeler les messages que tu balances dans tes albums ?

M : Bien sûr. Je ne veux pas noircir le tableau, mais on n'a pas constaté de réelle évolution dans la crise identitaire que traversent les gens issus de l’immigration, les quartiers ou la communauté musulmane. A l’heure actuelle, la discrimination positive pour cette partie de la population est quasiment inexistante, et on ressent toujours son envie de révolution.


LPC : Médine, tu n’hésites pas à utiliser l’Histoire dans beaucoup de tes morceaux, comme avec les titres « Enfants du destin », « Du Panjshir à Harlem » .... Pourquoi cette inspiration pour expliquer des faits actuels ?

M : C’est l’une des pistes que l’on essaie de fournir au public. Ceux qui sont en perte de leadership, d’identité ne doivent pas forcément chercher leur salut dans notre actualité. Nous avons tous en commun un patrimoine historique, du fin fond de l’Asie jusque dans les plaines indiennes ou américaines, et vers lequel on peut se retourner pour trouver une solution. La connaissance du patrimoine permet aussi de mieux comprendre la géopolitique actuelle et peut amener plus facilement à se reconstruire une identité propre.


LPC : Comme avec le clip de « 11 septembre » tu as souvent été victime de censure. Penses-tu que l’image de Médine apparaît comme violente, alors que son message ne l'est pas?

M : Mes albums peuvent dans leur ensemble paraître violents, bien qu'ils ne le soient pas. Concernant mon image, je ne fais pas que penser ce que tu dis, j’en ai la certitude. Par exemple, aujourd’hui à Skyrock, les artistes de ma génération, qui ont vendu le même nombre de disques, qui sont au même niveau que moi sur le plan commercial, ont tous été testés sur les ondes pour connaître les réactions du public. Pour ma part on m’en a refusé l'accès.  D’office je suis donc victime de discrimination au sein de la radio urbaine numéro un, qui refuse absolument que je fasse partie de sa playlist. A ce moment-là, je le ressens vraiment comme une discrimination. Mais si je commence à te citer toutes les discriminations que l’on subit en tournées, car nous sommes refusés dans certaines salles, la liste  risque d'être impressionnante.


LPC : Tu as pourtant publié un article pour « TIMES ». Cela ne t’a pas apporté de crédibilité ?

M : « TIMES »,au départ, ils m'avaient également catalogué avec une sale image, pensant qu’ils avaient affaire au jeune rappeur barbu qui tire sur l’Occident. Au final, ils ont eu l’intelligence d’écouter l’album, de changer leur angle de vue concernant leur article et même mieux, de me donner une tribune quatre mois plus tard au moment des émeutes. Les médias généralistes français n’ont pas eu de leur côté la lucidité de se dire que si « TIMES » en avait parlé,  l’information valait peut-être le coup d'être relayée.


LPC : Est-ce que tu peux expliquer le fossé qui existe entre Skyrock et la réalité du rap français aujourd’hui ?

M : Aujourd’hui, Skyrock représente davantage ses intérêts et ses espaces publicitaires. Ce n’est plus une radio de précurseurs, qui révèle des talents, c'est une radio de suiveurs. Elle regarde seulement la liste des tops albums et se contente de choisir les meilleures ventes. Je pense même que Skyrock devient une radio oppressive, car elle possède une influence sur les playlists de télévision, médias presse écrite etc... Énormément de personnes du milieu se basent sur la liste de lecture de Skyrock. Ils font la pluie et le beau temps. Personnellement, je me refuse à présent à faire partie de ce troupeau de moutons.


LPC : En quelque sorte c’est le serpent qui se mord la queue ?

M : Absolument. Lorsque je me rends chez Trace TV ou chez MTV, ils me répondent en général que puisque je ne passe pas sur Skyrock, mes titres sonneront comme des coups d’épée dans l’eau. On commence à avoir un peu de diffusion sur Trace TV. On peut nous voir sur MTV vers deux heures du matin. Sinon, on oublie MCM et M6. Car la plupart des médias, encore et toujours, se basent sur la liste de lecture de Skyrock et le milieu est totalement formaté. Certaines personnes profitent de ce système, ce qui n’est pas notre cas.


LPC : Dans "Table d’Ecoute"  tu incarnes la vie d’un homme espionné de tous les côtés

M : Il s’agit pour ma part d’une fiction dans laquelle j’ai brodé sur un phénomène que je retrouve au quotidien. Nous sommes dans une ère où l’ultra-surveillance se développe. Lorsque tu es engagé ou militant, tu es forcément soupçonné d’appartenir à des groupuscules finançant des milieux ou des nations suspectes. Je te laisse imaginer la situation lorsque tu es musulman, rappeur, issu d’un quartier défavorisé et que tu revendiques ton appartenance sociale, ethnique et religieuse... Il faut juste rappeler que les nouvelles technologies accélèrent ce processus de développement de l’ultra-surveillance.


LPC : A ce sujet la loi HADOPI visant à protéger du téléchargement illégal vient d’être mise en place. Quelle est ton opinion, autant comme artiste que comme consommateur d’Internet ?

M : Je crois qu’ils n’ont pas attendu HADOPI pour nous surveiller. Il existe déjà des tas de fichiers qu’on ne connaît pas, pour nous classifier selon nos appartenances sociales, religieuses ou ethniques. Ils veulent aujourd’hui nous faire croire, qu’au nom de la loi sur le téléchargement, ils aimeraient nous ficher davantage. Personnellement je télécharge, et je ne pense pas que rajouter de la répression à ce niveau va changer quoi que ce soit. Il faut trouver une solution alternative pour continuer à diffuser de la musique et pour que les artistes s’y retrouvent.


LPC : Pour des jeunes artistes, Internet demeure quand même une tribune intéressante.

M : Effectivement, un système dont je devrais être victime, j'en suis bénéficiaire! Je suis un artiste d’Internet. Mon principal objectif reste de toucher un maximum de gens, que mon message soit écouté et entendu. Cela passe par Internet, une vidéo sur Dailymotion ou Youtube ou du téléchargement. L’important reste la diffusion de mon message.


LPC : Est-ce que tu vas plus t’investir sur scène qu’en studio pour les prochains mois ?

M : Je vais toujours essayer, en parallèle, de travailler  sur l’écriture de l’album et de tourner. On ne peut plus se permettre aujourd’hui de faire soit l’un soit l’autre. Il faut toujours rester surproductif, le rap français va très vite, il faut d’ailleurs développer d’autres choses, comme le merchandising par exemple, et plus uniquement le travail artistique.


LPC : Il y a-t-il un prochain album en écriture ?

M : Absolument. L’album s’appellera « Protest Song » et devrait sortir je l’espère début 2010.

«Médine, c'est surtout Din Records».

LPC : Tu as participé au dernier album de Kery James, un rappeur dont tu revendiques certaines influences. Parle-nous de cette collaboration.

M : Kery James m’influence toujours. C’est un honneur, un plaisir et une reconnaissance de participer à un album d’un « grand frère » du rap français. Cela demeure en quelque sorte un passage de flambeau entre les générations. Un flambeau qu’il porte humblement avec plusieurs rappeurs. J’en tire une certaine légitimité, cela me permet de dire que je viens spirituellement des idées de Kery James.


LPC : Médine c’est aussi Din Records, ton label indépendant. Est-ce que tu penses qu’il apporte une crédibilité supplémentaire à l’artiste ?

M : Médine, c’est surtout Din Records. Administrativement, je fais aussi partie d’une maison de disques qui s’appelle « Because ». L’indépendance crédibilise évidemment l’artiste, montre que l’on peut faire quelque chose, qu’on a créé une économie parallèle. J’espère sincèrement avec le label Din Records être à l’initiative d’une solution alternative. Des labels indépendants existent depuis longtemps comme « 45 Scientific », « Street Skillz » ou « Secteur Ä ». Aucun d’entre eux n’a su créer un tel rapport de force face aux grandes institutions musicales qui prennent les artistes pour des esclaves.


LPC : Si tu devais ne retenir qu’un seul titre parmi tous tes albums, quel serait-il ?

M : « Du Panjshir à Harlem ». Je me retrouve assez bien dans les portraits à la fois de Massoud et de Malcom X. Ce sont mes influences, les leaders vers lesquels je me tourne. Un morceau « storytelling » auquel j’ai rajouté ma patte, car j’aime raconter des histoires, fictionnelles ou inspirées de faits réels. Je me reconnais vraiment dans ce morceau.


LPC : Aujourd’hui et en guise de conclusion, quel regard portes-tu sur le rap français en général ?

M : Je suis dans une logique où je focalise sur le meilleur de chacun des artistes. Si nous commençons à ne voir que le négatif, nous risquons de nous diviser, et on passera pour des « clowns » aux yeux du milieu musical. Même si sur le fond nous ne sommes pas d’accord, il y aura toujours du bon dans la forme. J'aime mieux voir le verre à moitié plein qu’à moitié vide.
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Article publié sur La Plume Culturelle, le 8 juin 2009

Publié dans Articles Parus

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